LA REGION DE LA MER NOIRE ("KARADENIZ")
A l'abri du tourisme de masse, de la frontière bulgare à la frontière avec la Géorgie, c'est, sur près de 1 700 km de côtes, un enchantement permanent de vues vertigineuses sur des rivages luxuriants, surplombés de plateaux et d'alpages recouverts d'une végétation verdoyante.
Partout, des villages peu visités qui ont su préserver leur cachet d'authenticité et maintenir leurs traditions vivaces.
Le petit port d'Amasra est un bijou qui mérite de détour; on rejoindra le village côtier de Kurcucasile par une route sinueuse qui suit la côte et offre des vues splendides; on pourra y voir les derniers ateliers de construction de bateaux uniquement en bois, réalisés avec les techniques traditionnelles, à la main.
Plus à l'intérieur, Safranbolu - un ancien poste caravanier- classée au Patrimoine mondial de l'Humanité de l'UNESCO- avec son caravansérail, sa mosquée et son hamam construits en 1322 et surtout ses maisons ottomanes, dont l'architecture a pendant des siècles servi de modèle aux "konaks" de l'Empire ottoman (les résidences de notables). A quelques kilomètres de là, Yörük Köyü, un village peu connu mais tout aussi intéressant que sa voisine, sinon plus.
Depuis Inebolu, sur la côte, on pourra rejoindre, à l'intérieur des terres, Kastamonu, charmante cité qui s'étend le long d'une rivière et qui est renommée pour l'extraordinaire habileté de ses artisans qui façonnent des plafonds ou des portes en bois sculpté ainsi que pour ses tissus tissés sur des métiers à main; à quelques kilomètres de là, on ne manquera pas de visiter dans le petit village de Kasaba, la mosquée de Mahmut Bey, datant de 1366, constuite entièrement en bois; la porte sculptée, exposée aujourd'hui au musée de Kastamonu, est un pur chef d'oeuvre.
On pourra se déplacer parallèllement à la côte en s'arrêtant au passage à Tokat, Amasya ou Zile.
Tokat, surplombée par sa citadelle ottomane défendue par 28 tours, est riche en monuments et musées: la mosquée de Garipler (XIIe s.) et celle de Ali Pacha (XVIe s.), le Gök Medrese (1270) aujourd'hui transformé en un intéressant musée archéologique et ethnographique, le Latifoglu Konagi, chef d'oeuvre d'architecture urbaine ottomane; vous n'oublierez pas de goûter au "Tokat kebabi", des brochettes où alternent morceaux de viande d'agneau et pommes de terre qui s'imprègnent du jus de la viande: un pur délice! Vous ne manquerez pas de visiter les boutiques du marché aux antiquaires et de vous détendre dans l'un des nombreux hamam de la ville, réputée pour le savoir-faire de ses tellak -les "garçons de bains"-.
Amasya, ville natale du célèbre historien et géographe grec Strabon (58 av. J-C.), s'étire le long du fleuve Yechil Irmak; c'est dans cette riante cité que les princes héritiers ottomans venaient faire leur "stage" d'initiation à la conduite de l'Etat, ce qui explique la profusion de monuments admirables qui ornent la ville; tour à tour capitale des rois du Pont -dont on peut voir les tombeaux creusés dans la falaise qui domine la ville- chef-lieu romain, place-forte byzantine, capitale du dernier royaume d'Arménie orientale, bastion d'un émirat turc puis mongol, elle fut annexée à l'Empire ottoman par le sultan Beyazit II en 1394. Cette cité- - certainement l'une des plus belles de Turquie- abrite notamment plusieurs médresés dont le Gök Medrese, un Bimarhane (hôtpital psychiatrique où l'on soignait les malades par la musicothérapie), le complexe religieux de la mosquée de Beyazit.
Entre ces deux dernières villes se trouve la bourgade de Zile, avec sa citadelle et sa Ulu Cami-i (Grande Mosquée) du XIIIe s., rendue célèbre par Jules César qui, après sa victoire sur le roi du Pont Pharnace II envoya au Sénat de Rome ce message lapidaire: "Veni, vidi, vici" (Je suis venu, j'ai vu et j'ai vaincu).
La route côtière est magnifique, hélas seulement jusqu'à Bafra: au-delà, les impératifs du développement économique de cette région longtemps laissée à l'écart ont amené à la construction d'une autoroute côtière qui défigure malheureusement la côte jusqu'à Trabzon; là où l'on aprecevait avec ravissement de petits villages de pêcheurs nichés au fond de criques riantes, on découvre depuis quelques années avec consternation d'hideuses constructions de 10 étages de part et d'autre de l'autoroute.
On s'arrêtera toutefois avec profit à Sinop, Samsun; Giresun (l'ancienne "Kerasuntos" en grec, devenue "Cerasus" à l'époque romaine rappelle la présence du général romain Lucius Licinius Lucullus qui y découvrit une nouvelle variété de "cerise" qu'il se dépêcha d'introduire à Rome, vers 70 av. J-C., donnant ainsi son nom au fruit qui fait encore la renommée de cette ville côtière). C'est ici aussi dans cette région que l'on cultive la noisette, dont la Turquie est le premier exportateur mondial.
On traverse successivement Trabzon, l'ancienne Trapezuntos -Trébizonde- qui fut la capitale de l'empire grec de Trébizonde et survécut de 8 ans à la prise de Constantinople par les Ottomans, jusqu'en 1461, date à laquelle le sultan Mehmet II l'intégra à son empire; on y visitera l'église notamment l'église de la Sainte- Sophie).
Si la côte a été saccagée, l'arrière-pays est resté intact; les villages sont accueillants, les vestiges d'églises et de monastères orthodoxes partout présents, certains connus et aisément accessibles (l'extraordinaire monastère de Panaya Sumela), d'autres ne peuvant être atteints qu'après des heures de marche à travers des forêts superbes, en pleine montagne.
Plus à l'Est, on traversera la région de Rize et le pays des Lazes, l'un des peuples d'origine caucasienne installés là depuis des siècles, conservant jalousement sa langue, ses coutumes et ses traditions de fierté et de courage. Peu après, c'est Sarp, village coupé en deux par la frontière avec la Géorgie; à l'époque de la Guerre froide, il fallait aux habitants de la partie turque parcourir près de 6 500 km -en passant par Moscou et Tbilissi- pour aller rendre visite au cousin habitant à 200 m de là, mais de l'autre côté du Rideau de Fer!
Les pans des collines qui surplombent la côte sont recouverts de plantations de théiers, puisque nous sommes ici en pleine région du thé que l'on traite et conditionne dans de petits ateliers familiaux ou les usines plus modernes des coopératives.
L'arrière-pays vous mènera d'émerveillement en émerveillement; surplombant la côte, les "yayla" -alpages- offrent des occasions de promenades à travers une nature intacte, à la flore variée, à l'habitat faist songer à la Suisse ou à l'Autriche, avec ses chalets en bois; il y fait frais, l'air y est d'une pureté inégalée et les brouillard confère souvent à ces paysages un aspect romantique et fantasmagorique.
Au-dessus de Trabzon, vous pourrez pousser jusqu'à Gümüshane et ses extraordinaires grottes, en passant par la col de Zigana (2010 m), d'où les Grecs, lors de la désastreuse retraite des Dix-Mille poussèrent leur fameuse clameur: "I Thalassa! I Thalassa!" (La mer! la mer!). A une trentaine de kilomètres de Gümüshane, la vallée de Korom- autrefois habitée par une population parlant le grec de la Mer Noire- vous intriguera par ses près d'une trentaine d'églises et de monastères orthodoxes, hélas laissés à l'abandon, témoins de la présence pendant des millénaires des "Grecs du Pont" contraints d'abandonner la terre de leurs ancêtres lors des tragiques "Echanges de Populations" stipulés par les Puissances de l'Entente en 1922.
Vous pourrez aussi parcourir les "yayla" de Camlihemsin, au-dessus de Rize et de Pazar, la "capitale" du pays Laze.
La route vers Erzurum s'élève ensuite progressivement vers les cimes vertigineuses des Monts Kaçkar.
Cette région- où les habitants conservent jalousement leurs traditions et leur mode de vie ancestral- est le paradis des randonneurs et des "rafteurs": les massifs montagneux permettent des ascensions aisées sur le plan technique; la beauté sauvage à vous couper le souffle des paysages, les alpages rarement visités en font une destination rêvée; les cours d'eau tumultueux sont également appréciés des adeptes du "rafting".
Après Artvin, on aura le choix entre se diriger vers Yusufeli soit vers Ardahan.
La région de Yusufeli est non seulement attractive de par sa nature somptueuse mais aussi et surtout de par les trésors d'architecture religieuse qu'elle recèle: les fabuleuses églises géorgiennes et monastères de Ishan, Dolishane, Dörtkilise, Barhal, Tekkale, Osk Vank et bien d'autres, certaines peu éloignées de la route, d'autres difficiles d'accès parce que bâties au sommet de montagnes sauvages. Elles datent pour certaines du milieu du VIIe s., d'autres du milieu du Xe s. voire un peu ultérieures; dans tous les cas, l'architecture est extraordinaire, le cadre sublime et l'on se demande comment - avec les moyens dont disposaient les bâtisseurs de l'époque- il a été possible d'édifier de tels monuments en des endroits aussi peu accessibles.
La route vers Ardahan passe par le col de Cam, à 2 640 m d'alitude; en quelques centaines de mètres, passé le col, vous vous trouvez dans un tout autre univers, celui de l'Anatolie orientale, avec ses paysages dénudés, austères et rudes. Ardahan est à 80 km de la frontière géorgienne et partage avec Kars le record du froid en Turquie: en hiver, il arrive que le thermomètre y descende à -40°C!
Dans cette région -comme partout ailleurs en Turquie- les traditions locales sont inactes, les danses et les musiques populaires d'une richesse inégalée, les costumes traditionnels chatoyants et somptueux, la cuisine savoureuse. Chaque année, du printemps à l'été, des festivités sont organisées sur les alpages où l'on peut assister et participer à des danses villageoises et se mêler avec bonheur au peuple chaleureux, accueillant et fier de la Mer Noire.